Ne crains pas, crois seulement :
des circonstances dramatiques 

« Ne crains point, crois seulement » : Jésus a prononcé ces paroles dans des circonstances dramatiques.

Et, à l’arrière de la scène, dans les coulisses, en filigrane, en parallèle, se joue un autre drame moins visible, un combat intérieur, … se cache un secret difficile, impossible à dévoiler…

Luc, historien et théologien

Luc, l’auteur du 3e Évangile n’a pas  assisté personnellement aux événements racontés dans son évangile.  Mais Luc l’historien  a recueilli les récits des témoins. Luc le théologien les a organisés. Il  a fait vivre ces événements pour montrer que Jésus a bien été choisi par Dieu pour apporter la libération à son peuple.

Pour son  ami Théophile, (son nom signifie « qui aime Dieu »), le premier destinataire de son Evangile,  Luc met en scène acteurs, circonstances et déroulement de ces drames. Cela se passe au chapitre 8 versets 40 à 56. On retrouve le même double récit, à quelques  détails près, dans Matthieu 9 et dans Marc 5.

Luc 8. 40 à 56

À son retour en Galilée, Jésus fut accueilli par la foule, car tous l’attendaient. À ce moment survint un homme appelé Jaïrus. C’était le responsable de la synagogue. Il se jeta aux pieds de Jésus et le supplia de venir chez lui : sa fille unique, âgée d’environ douze ans, était en train de mourir. Jésus partit donc pour se rendre chez lui. Cependant, la foule se pressait autour de lui.

Il y avait là une femme atteinte d’hémorragies depuis douze ans et qui avait dépensé tout son bien chez les médecins, sans que personne ait pu la guérir. Elle s’approcha de Jésus par derrière et toucha la frange de son vêtement. Aussitôt, son hémorragie cessa.

– Qui m’a touché ? demanda Jésus.

Comme tous s’en défendaient, Pierre lui dit :

– Voyons, Maître, la foule t’entoure et te presse de tous côtés !

Mais il répondit :

– Quelqu’un m’a touché ; j’ai senti qu’une force sortait de moi.

En voyant que son geste n’était pas passé inaperçu, la femme s’avança toute tremblante, se jeta aux pieds de Jésus et expliqua devant tout le monde pour quelle raison elle l’avait touché, et comment elle avait été instantanément guérie. Jésus lui dit :

– Ma fille, parce que tu as cru en moi, tu as été guérie, va en paix.

Il parlait encore quand quelqu’un arriva de chez le responsable de la synagogue et lui dit :

– Ta fille vient de mourir, n’importune plus le Maître !

En entendant cela, Jésus dit à Jaïrus :

– Ne crains pas, crois seulement : ta fille guérira.

Une fois arrivé à la maison, il ne permit à personne d’entrer avec lui, sauf à Pierre, Jean et Jacques, ainsi qu’au père et à la mère de l’enfant. Ce n’était partout que pleurs et lamentations. Jésus dit :

– Ne pleurez pas ; elle n’est pas morte, elle est seulement endormie.

Les gens se moquaient de lui, car ils savaient qu’elle était morte. Alors Jésus prit la main de la fillette et dit d’une voix forte :

– Mon enfant, lève-toi !

Elle revint à la vie et se mit aussitôt debout ; alors Jésus ordonna de lui donner à manger. Les parents de la jeune fille étaient stupéfaits. Mais Jésus leur recommanda de ne dire à personne ce qui s’était passé.

 

Ne crains pas : l’audace de celui risque de tout perdre.

Jaïrus, le pharisien, responsable de synagogue

Jaïrus, l’un des responsables de la synagogue de Capernaüm, …un pharisien…

Un statut social élevé, une réputation à préserver, une orientation théologique bien établie mais aussi  un corporatisme à défendre.

Les pharisiens, gardiens de la Loi et des 613 commandements

Les pharisiens se sont établis gardiens de la Loi dans les détails les plus minutieux de sa lettre, selon les critères étroits de l’interprétation talmudique. – les 613 commandements, un commentaire précis, au détail près des 10 commandements et des Lois du Lévitique.

Le juif pieux doit les appliquer mot à mot, geste après geste pour conserver sa pureté rituelle.  Surtout ne pas se souiller en s’approchant de gens impurs ou moins purs que lui. Ces pharisiens sont en majorité opposés à Jésus.

Pour Jésus, c’est l’intention profonde de la Loi, la pureté du cœur, la vie intérieure réelle de la personne qui comptent.

Jaïrus, un pharisien avec tous les honneurs et les avantages de sa position.

A quoi cela sert s’il perd l’essentiel ?

Mais « que sert -il à un homme de gagner tout le monde, s’il perd son âme ? » (Marc 8.36)

On peut transposer : s’il risque de perdre l’essentiel, ce qui a le plus de valeur pour lui.

A quoi sert la meilleure réputation, les plus grands avantages sociaux,  quand une âme, une vie (même mot en grec) une vie qui nous est précieuse, est en jeu.

La vie de sa fille unique

Pour Jaïrus, c’est la vie de sa fille unique de 12 ans : elle est mourante. 12 ans… l’âge où la fillette peut devenir femme, où les parents commencent…à la préparer à son futur mariage. Mais tout semble perdu… A moins que…

Ne crains pas … de faire sauter les barrières …

Jaïrus  prend le  risque : perdre sa réputation auprès de ses collègues responsables de la synagogue… auprès des autres pharisiens.

Malgré la méfiance vis à vis de Jésus

La majorité d’entre eux garde vis à vis de Jésus une distance de sécurité très critique. Il se mêle trop à la foule ignorante, qui ne connaît pas la loi (et se fait traiter de maudits Jn 7.49) et aux gens infréquentables :

…Il fréquente des collecteurs d’impôt comme ce Lévi /Matthieu  (Mt 9.9). Ces collaborateurs de l’occupant romain, …ces pécheurs connus dans la ville, réunis avec Jésus autour de la même table! … Quel affront contre la pureté rituelle, quelle contradiction avec l’orthodoxie religieuse :

 

« Pourquoi votre maître mange -t-il avec les publicains (une autre façon de dire collecteur d’impôt) et les gens de mauvaise vie ?

 

Ce ne sont pas ceux qui se portent bien qui ont besoin de médecin, mais les malades » répond Jésus

Ce sont les malades, pas les bien portants qui ont besoin de médecin

Jaïrus a-t-il entendu ces paroles rapportées dans Matthieu 9.11 et 12 ?

Oui, Jaïrus en a vraiment besoin

En tout cas, il les prend pour lui aussi. Il a besoin d’un médecin. Il se jette aux pieds de Jésus. Il le supplie d’entrer dans sa maison. Sa fille unique de douze ans est en train de mourir. (v. 41 et 42)

A Capernaüm, Jésus vient de guérir par un miracle à distance, par une simple parole, le serviteur d’un officier romain (Luc 7.1-9). C’est de cette sorte de médecin que Jaïrus a précisément besoin.

La femme cachée derrière un arbre

Cachée derrière un arbre, une femme vient de voir Jaïrus se jeter aux pieds de Jésus. La foule s’est écartée pour  laisser passer le responsable de la synagogue, puis s’est refermée…

Cette femme, ses voisins la connaissent… quelques uns de ceux qui suivent le mouvement de la foule…

Les hémorragies épuisantes

La santé : pas brillante du tout : jour après jour les hémorragies l’épuisent.

Les tentatives de guérison : nombreuses, douloureuses, coûteuses, sans résultat.

« Elle a dépensé tout son bien chez les médecins, sans qu’aucun ait pu la guérir » (v. 43).

Aujourd’hui, on donnerait un nom à cette maladie féminine. Sans doute pas un cancer, car qui y résisterait douze ans ?…Troubles hormonaux, kyste, fibrome… On les soigne, on les guérit couramment aujourd’hui. Mais à l’époque…

Moral au plus bas

Le moral : ce n’est pas mieux. Douze ans sans amélioration.

« Au contraire, son état avait empiré » (Marc 5.26)

Pas de vie sociale ou religieuse

La vie sociale et religieuse : quasiment inexistante. D’après Lévitique 15 25-30, cette femme est  impure en permanence. Ses meubles et sa vaisselle aussi. Impossible pour elle de s’asseoir  auprès de quelqu’un, de prendre un repas avec sa famille, avec des amis.

On peut supposer qu’elle n’est pas mariée. Jésus lui dit « ma fille » et non femme comme il le fait habituellement.

 

Elle a besoin d’un médecin, quelqu’un qui la délivre de son impureté. Comme ce païen du pays des Géraséniens, de l’autre côté du lac, ce païen possédé d’une légion de démons que Jésus vient de délivrer  (Lc 8.26)

Ne crains pas …. L’audace de celle qui n’a plus rien à perdre

Comment faire sans provoquer de scandale ?

Cette  femme  voudrait bien, elle aussi, se jeter aux pieds de Jésus. Mais comment faire?

Pas question de  provoquer un scandale en arrivant devant lui, elle, une femme impure. Impossible aussi de crier sa maladie à travers la foule, pour que Jésus la guérisse de loin, par une parole…

Ne crains pas … la nécessité lui  fait trouver  sa solution.

Elle se glisse à travers les gens, par derrière, elle fraie son chemin le plus discrètement possible…
Surtout ne pas se  faire remarquer avant d’avoir atteint son but.

La seule audace à sa portée

Toucher les franges à l’arrière du manteau de Jésus. Toucher les franges, ce rappel visible des commandements de Dieu (Nombres 15.38-40)

Le texte de Luc se borne à constater, sans commentaire.

Comment évaluer son geste ?

Mais nous, comment allons-nous évaluer son geste : chercher une guérison en touchant des franges, un objet…. Superstition, fétichisme ? On a d’autres exemples d’objets dans la Bible : les mouchoirs de Paul et l’ombre de Pierre, qui guérissaient (Act 5.15, 19.12) … Aucun reproche à ce sujet.

Une foi qui prend des risques

Ce qui compte vraiment, c’est la foi qu’elle ose manifester, à tout prix, en prenant des risques.

Guérie … elle le sait, elle le sent. Puis partir discrètement…sans publicité…

Crois : d’une foi empirique à une foi éclairée

« Qui m’a touché »…  « Je sais qu’une force est sortie de moi » La voici découverte !

Jésus ne lui dit pas directement  « ne crains pas ». Mais quelque chose comme :

« Ne crains pas de te montrer à découvert. N’aie pas peur  de parler  devant tout le monde.

Tu as commencé avec l’audace de la foi, continue : dis leur, à tous, ce que j’ai fait pour toi… »

Pourquoi cette demande de Jésus ?

Jésus a été conscient du toucher de la femme. Il  l’a accepté. Il a reconnu, à travers le geste, la foi, simple, pas très éclairée, –certains diraient « la foi du charbonnier ». Il ne lui reproche rien. Il ne méprise pas cette foi un peu « folklorique ». Il part de ce qu’elle sait et il la fait aller plus loin.

Savons-nous, nous aussi,  adapter notre annonce de l’Evangile  au niveau des gens ?

Evitons nous de répondre parfois trop automatiquement à des questions qu’ils ne se posent même pas ? Montrons-nous que nous nous intéressons vraiment  à eux ?…

Essayons-nous d’apprendre à discerner, derrière les habitudes, les barrières de défense sociales et religieuses, les besoins profonds, les véritables enjeux ?…

Pour la femme aussi, pas de foi de deuxième catégorie

Jésus ne veut pas que la femme ait seulement une guérison dérobée à la hâte. Il ne veut pas d’une foi de deuxième catégorie,  qui reste secrète et qui n’engage pas.

Elle a les mêmes droits à la sollicitude du Sauveur que Jaïrus, que les notables de la ville.

Jésus  lui accorde la guérison complète. Celle du corps, bien sûr, mais aussi et surtout le salut de son âme: « ta foi t’a guérie, sauvée ».

Le droit de recevoir l’Evangile sans se cacher

Dans la  société juive du 1e siècle, la femme et l’enfant  n’ont  guère de valeur. Jésus leur montre son intérêt, son amour. Ils ont droit à ses bienfaits, ils ont le droit d’écouter et de recevoir l’Évangile de manière ouverte et pas en se cachant. A la synagogue, les femmes  écoutaient derrière un rideau, le Talmud interdisait de leur donner une instruction religieuse.

Une femme qui a trouvé sa dignité

Alors devant tout le monde, la femme raconte : sa maladie, son impureté, sa démarche pour s’approcher de Jésus, sa guérison instantanée, complète…Elle témoigne…Elle a trouvé sa dignité, son approbation auprès du Seigneur.

Et les timides …

Et nous, les timides, les réservés, les introvertis… nous qui laissons trop souvent les autres exprimer dans leur prière ce que nous n’osons dire nous-mêmes, dépassons-nous parfois notre crainte pour raconter tout haut ce que le Seigneur a fait pour nous … ?

 

Craindre ou croire…croire ou craindre ?

Un équilibre en fâcheuse posture pour Jaïrus.

Jésus est bien en route pour venir guérir sa fille, mais pourquoi cette interruption ? Surtout, pourquoi le Seigneur insiste-t-il tellement pour savoir qui l’a touché ?  « Tout le monde te touche »… Les disciples et Pierre l’ont bien vu. Ca ne sert à rien sauf à perdre du temps… du temps précieux. L’angoisse du père augmente : on va finir par arriver trop tard.

 

Oui, il est trop tard !  L’équilibre se brise.

Un serviteur à travers la foule : « ta fille vient de mourir. N’importune plus le maître. ».

Pour cette sorte de personne, la limite de la puissance de Jésus s’arrête à la vie : «  tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir ».  Après, plus la peine d’espérer, ça ne vaut plus la peine. Tout est joué.

Non, ça vaut encore la peine !  Il n’est jamais trop tard pour le Seigneur  !

« Ne crains point, crois seulement et elle sera guérie…sauvée »

Ne crains pas le retard : le Seigneur permettra un miracle encore plus grand, non seulement une guérison mais une résurrection.

Ne crains pas les mauvaises nouvelles. Souviens-toi d’Abraham. Il a cru contre toute évidence que Dieu  pourrait ressusciter son fils après le sacrifice. (Hébreux 11. 17-19)

Ne crains pas l’évidence de la mort

« La jeune fille n’est pas morte, elle dort ». Jésus l’affirme, même si on se moque de lui. Même si les pleureuses sont déjà sur place. C’est la coutume. Même  les familles les plus pauvres ont au moins un joueur de flûte et une pleureuse, une femme payée pour pleurer.

Crois seulement

Elle dort, elle va se réveiller. Jésus a la puissance de la vie.

Il la prend par la main: lève-toi Myriam… C’est l’heure.

… comme sa mère le matin.

Impossible tant qu’elle est morte. …Elle n’est plus morte, … tout simplement.

Elle se lève, elle marche, elle a faim. Une petite mine encore un peu pâlotte, mais de l’appétit…

« Donnez-lui à manger. »… Le retour à la vie normale. Jésus est passé par là.

De la discrétion bien sûr. Elle est guérie, mais personne parmi les moqueurs ne saura exactement comment ça s’est passé.

Bien des années plus tard…

Théophile, ce vieil ami de Luc se souvient…Il est devenu chrétien… puis responsable d’une Église de la région d’Antioche.

Ce récit a répondu à plusieurs questions importantes pour lui :

A qui Jésus réserve-t-il sa sollicitude ?

S’intéresse-t-il aux pauvres seulement…aux marginaux dans la société… à ceux dont la misère, la détresse se voient manifestement ?

Non, Jaïrus, cadre supérieur de la synagogue,  a, lui aussi, reçu toute l’attention du Seigneur !…

Les pharisiens se sont montrés très critiques, très négatifs vis à vis de Jésus. En a-t-il tenu rigueur à Jaïrus ? Non, au contraire… Et pour Nicodème aussi, cet autre pharisien venu le rencontrer discrètement, la nuit… il a tracé le chemin du salut (Jean 3.16)

Jésus ne fait pas d’amalgame, il s’intéresse à chacun, individuellement.

Jésus s’est laissé approcher par une femme impure, il l’a guérie.

Lui, Théophile, un païen, est aussi impur aux yeux du pharisien juif, fier de sa pureté, ce pharisien qui n’entrerait jamais dans sa maison de païen

il offre à tous le royaume de Dieu

Mais ce que Jésus a fait pour cette femme impure, pour les marginaux de son peuple, il l’offre aussi aux étrangers, aux païens… C’est l’offre du Royaume de Dieu jusqu’aux extrémités de la terre…

Sa puissance et son amour se manifestent, dans tous les pays, à tous les niveaux de la société,  pour chaque personne individuellement.

Alors lui, Théophile, homme bien considéré, mais païen, a reçu ses réponses. Il s’est tourné vers le Seigneur, il le sert fidèlement.

 

Ce récit, il va en parler dans sa communauté : il va lui demander de s’engager plus encore…  L’an 70 est passé, avec la destruction du Temple de Jérusalem, l’Église et la synagogue se sont séparées … La foi chrétienne ne peut plus rester privée, secrète, à l’ombre de la communauté juive…

Ne crains pas… la moquerie, le mépris, l’opposition, la persécution…la mort …

Crois seulement… et tu seras sauvé…pour l’éternité…

 

Et aujourd’hui ? Nos raisons de croire l’emportent-elles sur nos raisons de craindre… ?

 

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