Appel à la foi dans un monde en souffrance

En quoi l’appel à la foi d’Habakuk repris par l’auteur de la lettre aux Hébreux  nous concerne-il aujourd’hui ? Drame de l’histoire, choc inégal entre deux civilisations de l’Antiquité lointaine, conflit des valeurs, d’une Église chrétienne face au monde païen du 1er siècle ? Drames et conflits de valeurs continuent depuis des siècles et sont loin de cesser dans ce monde en souffrance.
Ces textes peuvent aussi nous parler plus personnellement : ces situations tragiques, les auteurs bibliques ne les ont pas seulement décrites, ils les ont aussi subies avec ceux qui souffraient.

Souffrance, mais foi et espérance

Ce monde en souffrance dans toute l’horreur de son drame, on peut dire qu’il a collé à la peau d’Habakuk jusqu’à lui arracher des cris d’incompréhension, de détresse. Non, Dieu ne rejette pas les cris de ses enfants quand ils répandent leurs plaintes devant lui. Non, il n’exige pas une foi impassible, aseptisée qui se prétendrait inaccessible à la souffrance. Habakuk a certainement souffert d’incompréhension : qui a changé de comportement en écoutant sa prophétie, qui a choisi la foi, la fidélité à Dieu malgré tout ce qui allait arriver ? Quelques uns peut-être, certainement pas une majorité. Il a souffert parce qu’il était le premier averti de tout ce qui allait se passer. Les autres s’imaginaient qu’ils s’en tireraient sans mal. Lui, il savait l’invasion et la destruction  inévitables et il allait y passer aussi. Il interroge Dieu, mais jamais il ne l’accuse. Cris de souffrance mais surtout cris de foi et d’espérance qui résonnent à la face de tous les désespoirs, de toutes les lâchetés, de toutes les compromissions, un cri qui fait vibrer : « le juste vivra par la foi » !

Le chrétien solidaire dans un monde en souffrance

Habakuk peut aider à se situer en tant que chrétien qui vit ce que vivent les autres dans le monde. Être chrétien ne donne pas automatiquement la garantie d’échapper aux problèmes et  malheurs de la vie. Le chrétien dans le monde, fait aussi partie de ceux qui peuvent subir, qui subissent crises économiques, épidémies, guerres, tsunamis, tremblements de terre, même si certains sont parfois protégés de manière providentielle. Toutes ces catastrophes, toutes ces souffrances, ce sont des appels à l’aide auxquels nous avons le devoir de répondre. Non la vie chrétienne n’est pas un îlot sécuritaire…

Le chrétien n’est pas dans un train qui roule vers l’au-delà, ignorant le monde en crise qu’il traverse! Se dissocier de ceux qui souffrent, les classer dans la catégorie « non convertis » pour leur refuser de l’aide est scandaleux. Soyons attentifs aux besoins de soutien matériel, moral, de solidarité près de nous et au loin. Nous pouvons au moins prier, dire une parole d’encouragement, nous pouvons aussi nous engager dans l’action pratique. Il y a assez d’œuvres caritatives chrétiennes et autres où nous devons prendre notre part.

Un regard à long terme

Ce sont aussi des appels à la repentance, mais pas seulement celle des autres, de ceux qui ne connaissent pas Dieu et ont besoin de se tourner vers lui. Appel à la repentance, à la vigilance, pour chacun, pour moi aussi, si je ne suis pas fidèle dans mon espérance, si  je défaille dans ma foi parce Dieu n’a pas répondu selon mes idées et mes attentes.
Au delà de l’immédiat, Habakuk  regarde au long terme. La justice de Dieu s’exercera tôt ou tard…Il fait un choix qui l’engage : se réjouir en l’Éternel, louer Dieu plutôt que  se plaindre.

Car le figuier ne bourgeonnera plus, et il n’y aura plus de raisins dans les vignes, le fruit de l’olivier trompera les espoirs, les champs ne produiront plus de pain à manger. Les moutons et les chèvres disparaîtront de leurs enclos, les bœufs de leurs étables. Mais moi, c’est à cause de l’Éternel que je veux me réjouir, j’exulterai de joie à cause du Dieu qui me sauve  (Habakuk 3.17-18)

La lettre aux Hébreux, une voie étroite entre deux tentations

Et la lettre aux Hébreux ? Quel a été son impact direct ? Les judéo-chrétiens de Rome ont-ils tous renoncé à leur tentation de revenir en arrière vers le conformisme, le judaïsme ? Et d’autres n’ont ils pas continué à se terrer chez eux, dans leurs Églises de maison…pour échapper à une confrontation trop difficile avec le monde ambiant?  Une voie étroite, difficile, un fil de funambule tendu entre deux tentations.

Le conformisme

La première tentation, c’est le retour au judaïsme, une valeur encore reconnue dans la société romaine de l’époque, le choix d’une option confortable, pour ne pas avoir d’ennuis, au moins provisoirement. Dilution, noyade dans la masse des « -ismes »…(Mettez ce que vous voulez devant -isme) ou changement d’-isme sans changement de vie…du paganisme au christianisme majoritaire de Constantin et de Clovis… On naît dans un -isme, on y reste et on y meurt sans même se demander pourquoi.
Conformité aux valeurs majoritaires, pluralistes, du monde actuel ! On dit beaucoup moins aujourd’hui  « je ne crois qu’au progrès de l’humanité » Mais plutôt : « Prenez une pincée de spiritualité chrétienne par ci, hindoue par là, ajoutez un peu d’ésotérisme, diluez dans une petite sauce de pratique religieuse … »

L’isolement

La deuxième tentation, c’est l’isolement, le ghetto. Fréquenter seulement des chrétiens, du même  groupe que le sien. Ne parler à personne, sauf pour lui dire des versets d’évangélisation. Refuser toute vie sociale… C’est caricatural, on  le voit rarement, heureusement, mais ça existe aussi.

Quel modèle pour le chrétien ?

Dilution, non ! Isolement, non plus ! Alors témoignage avec tous les moyens à disposition ? D’abord s’impliquer dans des relations sociales et amicales suivies et sincères avec son entourage du quartier, du village, de la ville, ensuite, bien poser pour soi les bases de la foi chrétienne : incarnation,  mort  et résurrection du Christ en premier lieu. Savoir pourquoi on est chrétien. Et approfondir … Pouvoir l’expliquer dans un langage clair et naturel. Cela aide à avoir un véritable témoignage actif, inventif, qui engage dans la durée, qui respecte la personne. Les idoles du pluralisme ne tiennent pas devant la croix du Christ, mais il faut souvent de longues heures de patience et d’amitié pour le faire admettre.  Et des années peuvent parfois passer sans qu’on voie de changement apparent. Qui va prendre le risque d’avancer sur le fil du funambule ?  L’Église chrétienne sûrement, mais à travers chacun de nous, à travers moi d’abord.