Le soi paternel de Dieu

Même imparfaite à cause de la chute, la paternité humaine est une image de la paternité de Dieu, manifestée dans la relation accordée par Dieu à la création. Cette appartenance à Dieu comme père est essentielle pour l’estime de soi.
Comme un Père, Dieu pourvoit à nos besoins[1], et nous accepte sans conditions. Il nous guide et nous instruit avec les règles claires de sa Parole et ce sentiment de sécurité, fondé sur l’amour qu’il manifeste pour nous, contribue à notre développement. Dieu souffre aussi de notre éloignement et se réjouit de notre réconciliation avec lui comme dans la parabole du Fils prodigue de Luc 15.

Analogie de l’être : principe théologique de la paternité de Dieu

Le principe théologique de la paternité de Dieu ou analogie de l’être est expliqué par Thomas d’Aquin : Dieu se révèle en tenant compte de notre expérience et de nos limitations. On peut se représenter Dieu comme un père, source de notre existence ou comme un berger qui prend soin de nous.
Même si l’arbitraire de certains chefs risque de ternir l’image que certains se font de Dieu comme roi, l’image de Dieu reste surtout liée à sa compassion de père et à sa sollicitude de berger. Un chef dévoué et intègre, une père exerçant l’autorité dans la justice et l’amour, un pasteur pratiquant le don de soi reflètent le composantes de la réalité divine et aident à reconstruire les images déformées de Dieu données par certains pères.

Content en toutes circonstances : la vie du racheté

La lettre aux Philippiens indique les bases d’une estime de soi chrétienne juste, en particulier pour les chrétiens qui se déprécient eux-mêmes. Devenir serviteurs de Dieu [2] donne la véritable liberté, de l’esclavage de maîtres inférieurs (le péché, la mort et le monde) au service du Christ.
Tout en reconnaissant sa culpabilité, le chrétien met sa confiance dans les promesses de Dieu qui rendra parfaite la maturation de sa vie chrétienne commencée à la conversion.
La prison vécue par l’apôtre Paul est en soi dévalorisante. Mais les chaînes pour le Christ [3] lui donnent dignité et valeur. Notre estime personnelle ne dépend pas de notre situation mais de la manière dont nous laissons Dieu en tirer parti. Aux chrétiens qui se croient inutiles et sans intérêt pour le service, l’apôtre rappelle que Dieu choisit ce qui est faible et insensé [4] selon ses critères et non selon ceux du monde.
Se dévaluer n’est pas seulement de la fausse modestie  mais un déni de  la générosité de Dieu, qui risque de nous rendre inaptes au service. Un chrétien ne manque pas de dons ou de talents[5] mais il lui faut les découvrir et les exercer dans une perspective responsable, pour l’édification de l’Eglise et pour le témoignage dans le monde.

Dons, humilité et vraie valeur

Les dons posent aussi la question de l’humilité chrétienne.[6] Elle n’est pas une dépréciation de soi mais une juste valorisation des autres, aimés comme soi-même[7] et reconnaissant que tout nous vient de Dieu. Donnant une nouvelle dignité à la nature humaine qu’il a estimée digne d’être sauvée, le Christ s’est humilié volontairement, se dépouillant de sa gloire céleste pour venir en serviteur à notre niveau et nous élever ensuite au sien.

La croix, critère de l’estime de soi

A la lumière de la croix du Christ, tout ce que le monde peut offrir sombre dans l’insignifiance[8]. Elle est donc le seul critère incontournable permettant d’évaluer l’estime de soi ou des autres.
Paul oppose ensuite une estime de soi issue des privilèges familiaux ou nationaux – la justice de la loi accomplie – ou des réalisations personnelles et la véritable estime de soi fondée sur la foi en Christ, comme Jésus lui-même l’a enseigné dans la parabole du pharisien et du péager[9]. Cela ne signifie pas dévaloriser nos œuvres mais être libérés de l’illusion de pouvoir acheter, par notre perfection, notre ticket d’entrée dans la présence de Dieu. Le regard qu’il porte sur nous, et non l’évaluation d’autrui construit une estime personnelle équilibrée, indépendante des œuvres et des performances.

Pour l’apôtre, les notions mondaines d’estime de soi et de valeur personnelle et la recherche de performances sont dérisoires, face à la dignité accordée par le Christ ; elles risquent même de nuire à la construction d’une estime de soi juste et robuste. Car la valeur du chrétien vient de ce qu’il a été appelé et revendiqué par le Christ. Son estime de soi, est liée à l’action de Dieu qui l’a racheté par la croix et la résurrection du Christ ; et la promesse de transformation future à l’image du Christ est indépendante des critères d’évaluation du monde. La confiance dans l’amour de Dieu et dans le jugement de valeur qu’il porte sur nous est une garantie contre le désespoir et le sentiment d’impuissance et une composante essentielle de la joie chrétienne.

L’encouragement en Christ : la vie de l’Eglise

Une écoute empathique, attentive et respectueuse, une acceptation inconditionnelle de la personne difficile à supporter sont indispensables pour comprendre psychologiquement son problème. La prière de remerciement pour les dons d’un autre, la prédication d’encouragement plutôt que le reproche, valorisent et encouragent les faibles et les fragiles. Leur valeur devant Dieu ne dépend pas leurs compétences particulières mais de leur attachement au Christ, tête d’un corps spirituel dont les membres s’estiment mutuellement à travers leurs fonctions différentes.
L’enseignement peut aider à la valorisation de ceux qui attribuent tous leurs succès à Dieu et leur échecs à eux-mêmes. Même si nous sommes incontestablement des pécheurs, Dieu nous accorde de la valeur. La doctrine de la grâce ne cherche pas à nous humilier Elle nous incite à valoriser nos œuvres, et celles d’autrui, sans nous appuyer sur elles , mais comme fruit de la foi, don de Dieu qu’il accomplit par nous, et par eux pour le bien de l’Eglise.
Dieu enseigne et accomplit aussi son plan à travers l’échec, à condition qu’il soit attribué non à des fausses raisons, une estime de soi négative : « Je n’ai pas réussi parce que je suis un bon à rien » mais à des causes réelles et vraiment utiles, une différentiation que le responsable peut aider à établir.
Estimer ou valoriser une personne ne signifie pas fermer les yeux sur ses faiblesses et son péché mais l’encourager à avancer, en se fixant sur le présent et pas seulement sur le passé, même si celui-ci peut donner certaines explications à des troubles actuels. La critique des autres, difficile à accepter mais indispensable à la vie chrétienne favorise l’examen de soi et la croissance. Elément essentiel du ministère pastoral, une critique utile et constructive se fonde sur la connaissance de l’autre ; nous sommes critiqués par Dieu qui nous connaît. Elle implique un engagement vis à vis de l’autre – Dieu se tient à nos côtés pour nous aider à accomplir son projet pour nous. Elle s’inscrit dans le contexte de l’estime et de la valorisation d’autrui. Témoigner de l’estime rend plus réceptif aux critiques justifiées. La critique n’est pas une fin en soi mais elle fait comprendre la réalité du péché  pour rendre réceptif à la grâce , pour aider à découvrir ses dons.
L’Eglise, lieu de valorisation des uns par les autres, d’estime pour chacun, libre des critères de valeur du monde, découle de l’idée néo-testamentaire qu’elle est le corps du Christ. Une communauté qui protège ses membres et prend soin des plus faibles avec le souci du bien-être de tous donne à chacun dignité et valeur.
Disponibilité, acceptation, estime mutuelle ne sont pas toujours faciles, mais nous voir à la fois comme pécheurs et comme sauvés en Christ aide à la sincérité et à l’empathie les uns pour les autres.
Fin.
C.S.

1] Matthieu 6.25-31
[2] Philippiens. 1.1
[3] Philippiens 1.13
[4] 1 Corinthiens 1.26-29
[5] 1 Corinthiens 4.7 et Matthieu 25.14-30
[6] Philippiens 2.1-11
[7] Matthieu 22.35-40
[8] Thomas A Kempis, auteur au 15e s  de l’Imitation de Jésus Christ
[9] Luc 18. 10-14